L'OEUF BLEU - Conte de Pâques
- 4 avr.
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CONTE DE PÂQUES de Jean RAMEAU
Autrefois, mes enfants, - si j'en crois Frère Jacques,
Moine fameux, cité par maints auteurs latins -
Les coqs de fer qu'on voit sur les clochers hautains
Pondaient un grand œuf bleu tous les matins de Pâques;
Un œuf bleu que guettaient, avec des yeux goulus,
Le riche en son palais, le pauvre en sa bicoque;
Car celui qui pouvait le manger à la coque,
Au dire des savants, ne mourait jamais plus !
Or, dans un vague îlot d'une mer innommée,
Était un clocher noir pourvu d'un coq hardi,
Qui, très correctement, pondait, le jour susdit,
Un gigantesque œuf bleu sur la foule affamée.
Mais l'on se disputait cet œuf si fortement
Que jamais nul mortel ne put le faire cuire !
Quand les gens le voyaient tourbillonner et luire,
Comme un astre d'azur tombant du firmament,
Tous se ruaient, les bras tendus, vers l'œuf magique ;
Bondissaient, se frappaient, s'écrasaient sans pitié ;
Et l'œuf du coq de fer, par mille mains broyé,
N'était plus qu'un semblant d'omelette tragique !
Un an, le choléra régnant par la cité,
Les insulaires, pris d'une frayeur extrême,
Se portèrent en foule et, dès la mi-carême,
Sous le coq qui pond l'œuf de l'immortalité.
Ils se massèrent tous, en folles grappes noires,
A la place où l'œuf bleu devait tomber ; si bien
Qu'on ne vit plus, autour du coq aérien,
Que des houles de poings fracassant des mâchoires.
Vlin ! vlan ! Les coups tombaient contre les torses nus,
Défonçant des thorax et décrochant des têtes ;
Vlin ! vlan ! Et l'on croyait entendre des tempêtes
Au fond d'un bois humain plein de rameaux charnus.
Et les vainqueurs d'un jour installaient des échelles
Pour monter vers le coq et tendre leurs chapeaux.
Et des femmes grimpaient, couvertes d'oripeaux,
Ouvrant, pour cueillir l'œuf, des capes de dentelles !
On s'assomma longtemps et sans répit aucun.
Cent hommes aux Rameaux survécurent à peine ;
Le jeudi saint, l'on n'en vit plus qu'une quinzaine,
Et, la veille de Pâques, il n'en resta plus qu'un !
Un seul, tout écloppé, d'après ce qu'on raconte.
Il ouvrit, nonobstant, sa bouche avec ferveur,
Pour happer l'œuf béni, l'œuf divin, l'œuf sauveur...
Mais il mourut, hélas ! une heure avant la ponte !
Alors, le coq de fer pris d'indignation
Tendit sa patte gauche au-dessous de sa queue,
Pondit, recueillit l'œuf à la coquille bleue,
Et le croqua lui-même avec componction !
Depuis lors, mes enfants - si j'en crois frère Jacques,
Moine fameux, cité par maints auteurs latins -
Les coqs de fer qu'on voit sur les clochers hautains,
Ne pondent jamais d'œufs, même le jour de Pâques.
JEAN RAMEAU
J'ai trouvé ce conte dans le journal "L'Echo de Bar-sur-Aube" du 10 avril 1890
et j'ai aimé le message que Jean Rameau nous lance :
Face à un bien précieux et rare, l'humanité oublie toute fraternité !
Et la violence pour s'approprier ce bien finit par détruire l'objet même de la convoitise.
C'est une critique de la guerre et des révoltes sanglantes qui ne mènent qu'au néant.
C'est tellement d'actualité !
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