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Outremer & garance

  • 5 juil.
  • 8 min de lecture

extraits d'une nouvelle du recueil "LES BRUMES DE BELLOU" de Guylaine BISSON


En ce début des années 30, du côté de Bellou, la crise serrait les cœurs et les portefeuilles, bien que nous venions de passer de la lampe à pétrole à l’ampoule électrique.

Depuis quelques mois, Joseph était un homme marié. Avec sa chère Madeleine, ils s’étaient installés dans une petite maison de location sur la route de La Ferrière. Le bonheur y était grand, mais l’avenir pressait : bientôt, un enfant allait agrandir leur foyer. Pour faire vivre cette nouvelle famille, Joseph n’avait pas le choix : il devait coûte que coûte développer son activité de peintre en bâtiment. Alors, il n’attendait pas le travail ; il battait la campagne, jour après jour, frappant courageusement aux portes pour offrir ses services. Il avait pour lui un savoir-faire de plusieurs années passées au sein de l’entreprise de son frère à Ceaucé et une passion pour son métier.

Le grincement régulier de la chaîne de son vélo rythmait le silence des chemins de terre. Ce vélo, un vieux modèle noir aux garde-boue cabossés, était le compagnon inséparable de ses ambitions. Il pédalait fièrement dans son habit de peintre. Son pantalon et sa veste en toile blanche étaient propres, lavés de frais par Madeleine, mais les fibres gardaient les traces incrustées de ses chantiers passés : quelques éclats d’ocre et de gris, de fiers stigmates de travailleur manuel qui prouvaient son expérience.

On entendait le cliquetis de ses « camions », ces bidons de peinture métalliques suspendus au guidon et arrimés au porte-bagages. Avec une ingéniosité précaire, il y avait même sanglé une échelle légère en frêne qui dépassait de plus d’un mètre derrière la selle, menaçant son équilibre.

Chaque maison, chaque ferme pouvait être une promesse de pain sur la table. Alors, Joseph s’arrêtait, béquillait sa bicyclette contre un pommier ou autre arbre bordant la propriété, réajustait sa casquette et s’en allait frapper aux portes. Il n’avait pas encore de réputation dans la région, mais sa présentation soignée et son regard franc commençaient à lui donner une assurance tranquille qui inspirait confiance.

Ce matin-là, il sentit que sa persévérance allait enfin pouvoir payer. Il décida de frapper à la porte d’une grande bâtisse située dans le bourg, face à l’église. Cette maison avait souvent retenu son attention : elle était cossue, toute en pierre ; c’était une maison de maître, mais ses grands volets s’écaillaient. « Il serait bon de les raviver », pensait-il. Mais la réputation de sa propriétaire, Madame Lemoine, une femme aigrie, grincheuse et langue de vipère, l’avait bien souvent dissuadé d’y aller. Ce matin, pourtant, la pensée d’un bébé à venir et le besoin de trouver du travail le motivèrent. Il lissa sa veste blanche d’un geste machinal et, sa casquette à la main, il frappa.

Au bout d’un certain temps, une clé tourna dans la serrure, et la silhouette de Madame Lemoine apparut dans l’entrebâillement de la porte. L’œil acéré de la vieille dame inspecta d’abord cet homme en habit de peintre, s’attarda sur le vélo resté à l’entrée, appuyé sur le portail en bois, puis elle croisa le sourire respectueux de Joseph.

« Bonjour Madame, je suis Joseph, artisan peintre. Je me suis installé récemment dans le village et j’habite route de la Ferrière, face à la poste. »

Avant qu’il n’eût la possibilité de continuer sa phrase, la vieille dame l’interrompit :

« Bonjour jeune homme. Un peintre ? Je n’ai demandé les services de personne, vous savez. Les temps sont durs et la maison tient bien debout toute seule.

- C’est vrai Madame, la maison est belle, mais en passant régulièrement devant chez vous, mon œil de peintre n’a pas pu s’empêcher de remarquer vos volets. L’hiver dernier a été rude pour le bois. La peinture s’écaille et si on ne protège pas vos boiseries avant les prochaines pluies, le bois va boire l’eau et commencer à pourrir. Ce serait grand dommage pour une si jolie bâtisse. Si vous ne faites pas un minimum d’entretien, vous serez obligée de faire appel à un menuisier pour changer toutes vos boiseries.»

La vieille dame sortit de sa maison et regarda sa façade, comme si elle la découvrait.

« Ah ça, c’est vrai qu’ils ont triste mine, concéda-t-elle, adoucissant un peu le ton. Mais comme je vous l’ai dit, l’argent ne court pas les rues ces temps-ci. Un tel travail doit coûter cher.»

Joseph sentit que c’était le moment de jouer sa carte.

« Je lance mon activité, Madame Lemoine, j’ai besoin de me faire connaître à Bellou. Si vous me confiez ce travail, je vous garantis que vous ne le regretterez pas. Il faut un ponçage minutieux, une sous-couche et deux couches de bonne peinture qui tiendront des années. Pour le prix, je vous ferai une offre très raisonnable. Laissez-moi juste vous prouver ce que je vaux. »

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Le lendemain, c'est au volant de sa voiture, transportant ses grandes échelles neuves, que Joseph franchit la grille rouillée de la propriété Demombray, prêt à relever le défi de son plus grand chantier. Il y avait en tout vingt-deux fenêtres et portes à rénover, plus le grand portail métallique. Le notaire lui fournissait la peinture, un bleu lavande pâle. «C’est ce que j’ai trouvé de plus ressemblant, dit-il. Après tout, ce ne sera pas trop important si la couleur d’origine n’est pas respectée, mais cette couleur semble impossible à trouver.»

Joseph s’attaqua d’abord aux volets du second étage. Armé de son grattoir et d'une brosse métallique, il commença à décaper la surface. La croûte de peinture était épaisse, cuite par le soleil et craquelée par les hivers. Sous l'action rythmée de son outil, les écailles bleues, parfois violettes, tombaient au sol comme des confettis d'un autre temps. Cette couleur, d'ailleurs, faisait la célébrité de la bâtisse : un ton unique, mystérieux, presque violet, que les anciens du village admiraient autrefois.

C’est en nettoyant le troisième volet, près de la grande porte d'entrée, que le grattoir de Joseph butta sur une irrégularité. Ce n’était pas un nœud dans le bois. En approchant les yeux, il remarqua des rainures nettes, volontaires, dissimulées sous les pellicules de matière. Il ralentit le geste, troqua son grand grattoir pour un couteau de peintre plus fin, et dégagea doucement la poussière. Une phrase apparut, gravée dans le chêne :

« outremer et garance »

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« Éloïse... murmura-t-elle en cherchant dans ses souvenirs de catéchisme. Non, Joseph. Dans les grandes familles du bourg, ce n'est pas un nom d'ici.

- Mais attendez, intervint Sœur Marie, il y avait, me semble-t-il, une demoiselle de compagnie ou une gouvernante, venue de Paris juste avant la guerre de 14 pour s'occuper du vieux monsieur Demombray. Une fille instruite, disait-on, mais elle a disparu du jour au lendemain quand les hommes sont partis au front. Dieu seul sait ce qu'elle est devenue.»

Cette piste mena naturellement Joseph vers l'école du village. Le maire de Bellou lui avait parlé des tableaux à repeindre. Alors, un soir, dès que la cloche eut sonné la fin des cours, il se présenta devant Mademoiselle Desaunay, l'institutrice, pour en faire l'inspection. Il lança la conversation sur l'histoire locale, sachant que l'institutrice adorait consigner les anecdotes du secteur.

« Mademoiselle Desaunay, vous qui connaissez les archives de la commune, est-ce qu'on trouve trace d'une Éloïse à Bellou avant la Grande Guerre ? »

L'institutrice posa ses cahiers à corriger, ajusta ses lunettes et sourit, touchée par la curiosité de l'artisan.

« C'est curieux que vous me demandiez cela, Joseph. En classant les vieux cahiers d'appel des années 1910, j'ai trouvé des notes laissées par mon prédécesseur. Il mentionnait une Éloïse, une jeune femme d'une grande culture qui venait parfois emprunter des livres à l'école. Et vous savez quoi ? J’étais jeune, mais je me souviens des rumeurs de l'époque : elles disaient qu'elle avait tourné la tête d'un jeune ouvrier peintre qui travaillait dans la région. Un garçon qui avait été embauché pour décorer la maison Demombray juste avant d'être mobilisé en août 14. Il n'est jamais revenu des tranchées.»

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Le lendemain matin, le carnet rouge dissimulé dans la poche intérieure de sa veste, Joseph se rendit d’un pas décidé à l’étude de Maître Delorme. L'atmosphère feutrée du bureau du notaire, avec ses reliures en cuir et ses piles de dossiers, contrastait violemment avec les secrets de famille que l'artisan s'apprêtait à déballer.

En voyant entrer le peintre, le notaire quitta ses lorgnons des yeux, un sourire confiant aux lèvres.

« Ah, Joseph ! Quelle bonne surprise. Qu’est-ce qui vous amène ? Vous savez que grâce à vous, j’ai des acheteurs pour la maison Demombray. Les cousins éloignés semblent pressés de conclure cette vente. C’était une affaire qui traînait depuis des années et que je suis bien content de clore enfin. »

Joseph prit une profonde inspiration et s'assit en face de l'homme de loi.

« C'est justement au sujet de cette succession, Maître. Vous m'avez dit qu'il n'y avait plus de descendants directs, hormis ces cousins éloignés. C'est ce que tout le monde croyait. Mais la maison a parlé.»

D’un geste lent, il posa le carnet de percaline rouge sur le sous-main en cuir vert du notaire. Maître Delorme fronça les sourcils, intrigué, et ouvrit le recueil d'une main hésitante. À mesure que ses yeux parcouraient l’écriture fine d’Éloïse, son visage d'ordinaire si impassible se décomposa. La lâche trahison d’Henri Demombray, l’amour protecteur du peintre Charles, et surtout, l’existence de cet enfant caché né au début de l’année 1915, tout était là, écrit noir sur blanc.

Le notaire repoussa le carnet, les mains légèrement tremblantes.

« Mon Dieu... Joseph, si ce que contient ce carnet est vrai, cela change absolument tout. Les petits cousins n’ont aucun droit sur cette maison. Henri Demombray a eu un fils. Un héritier direct. Même si cet enfant n’a pas été reconnu à l’époque, si l'on prouve sa filiation, on peut faire voler cette vente en éclats. Mais où est cet enfant aujourd'hui ? S'il est seulement vivant...

— Il est vivant, Maître, répondit Joseph d'une voix calme. Du moins, c'est ce que nous devons découvrir. Le carnet s'arrête à Alençon, en août 14. »

Le notaire, piqué au vif par son devoir professionnel et par l’incroyable injustice de cette histoire, se redressa, l’œil soudain brillant.

« C'est une affaire de recherche d'héritier comme mon étude n'en a jamais connu. L'enfant d'Éloïse a un peu plus de quinze ans aujourd'hui. S'il a survécu à la grippe espagnole et aux privations de l'après-guerre, il doit porter le nom de sa mère, ou peut-être celui de Charles si le peintre a eu le temps de l'adopter avant de partir au front. Joseph, vous avez trouvé le secret de la couleur... m'aiderez-vous à retrouver le fils ou la fille d’Éloïse ? »

L'artisan peintre et l'homme de loi scellèrent leur alliance d'un hochement de tête. L'enquête pour retrouver l'héritier légitime de la maison Demombray venait de commencer.

« Prenez votre camionnette, Joseph. Allez à Alençon. C'est là que le fil a été rompu en août 14. Ne revenez pas sans un nom.»

Il fallait faire vite. Chaque jour qui passait rapprochait les petits cousins de la dilapidation de l’héritage de l’enfant d’Éloïse. Maître Delorme signa des lettres d'introduction officielles auprès des administrations et glissa une liasse de billets dans la main de Joseph :

L'odeur de la térébenthine et du blanc de zinc allait temporairement faire place à celle du papier et de l'encre de Chine. Joseph rangea ses pinceaux pour un temps. L'énigme de la maison Demombray l'obsédait. Avec la complicité de Maître Delorme, Joseph, le peintre de Bellou, se mua en détective.

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OUTREMER et GARANCE

1er épisode des enquêtes de Joseph C., le peintre de Bellou.


à retrouver dans le recueil de nouvelles, légendes et contes


"LES BRUMES DE BELLOU" à paraître dès le 15 août 2026




renseignements : guyllecture@gmail.com ou 06.27.04.21.04

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