top of page

Le "Mai" de Léonard

  • 2 mai
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 mai


Le Mai de Léonard - nouvelle de Guylaine BISSON - 01.05.2026 (image IA)
Le Mai de Léonard - nouvelle de Guylaine BISSON - 01.05.2026 (image IA)

Dans le petit village de Bellou, on disait, et ça, tout le monde le savait, que la nuit du 30 avril au 1er mai n’était pas une nuit comme les autres.

Ah non ! C’était LA nuit, celle où les coutumes anciennes reprenaient vie comme si les siècles n’avaient rien effacé.

Tout commençait en début de soirée.

Les femmes, avant que la lumière ne tombe, balayaient le seuil de leur porte puis y étalaient les cendres du foyer en un tapis régulier. Celles-ci, sous les rayons de la lune, prenaient une couleur d’argent, comme si la maison se parait d’un éclat discret pour accueillir la nouvelle saison : la saison claire, là où les énergies printanières sont à leur apogée et marque la renaissance et la profusion de la nature. C'était là un moyen d'assurer la prospérité de la famille entière, et pour chacun, une heureuse destinée.

On racontait que cette coutume venait de très loin, d’un temps où la fête du renouveau était associée à l’amour. On la célébrait dans presque toutes les régions de France.

À l’origine, les jeunes garçons célibataires parcouraient la campagne lors de cette nuit si particulière en chantant pour Maïa, la fille d’Atlas et mère de Mercure. Elle était la déesse de la terre nourricière. On plantait alors des arbres verts décorés de rubans pour celle à qui l’on devait sans doute le nom du mois de mai.

Puis, au fil du temps, les coutumes évoluèrent et l’on en vint à planter, durant cette nuit sacrée, des arbres ou « Mais » en l’honneur des jeunes filles que l’on voulait distinguer ou honorer.

À Bellou, on ne parlait plus de Maïa, mais des « Mais ».

Au fil des années, un véritable langage des Mais s’était même instauré. Un langage que les garçons connaissaient par cœur et que les filles redoutaient un peu. Car le Mai, selon l’arbre choisi, disait tout haut ce que les jeunes pensaient tout bas.

On racontait qu’Arlette avait refusé de fréquenter un gars de Bellou : il ne lui plaisait pas. Tout le village fut sidéré lorsque, ce 1er mai au matin, on découvrit une botte de luzerne déposée sur le seuil de sa maison, ce qui signifiait « pour une vache ». Ce garçon aurait pu choisir une branche de groseillier à maquereaux qui elle voulait dire : «pour les emmerdantes» ou tout simplement une branche de houx, « pour une personne que l’on n’aime pas ».

Le sureau était réservé aux filles dont la vertu était douteuse, la ronce pour le mauvais caractère. En revanche, la branche de merisier, en raison de la blancheur de ses fleurs, honorait les filles « de bonne conduite ». L’aubépine, associée à l’image de la Vierge, symbolisait la délicatesse, la pureté et la beauté.

Autant dire que, le matin venu, certaines jeunes filles sortaient en courant pour voir ce qu’on leur avait mis… et que quelques-unes se trouvaient fort désagréablement surprises.


Mais revenons à cette fameuse nuit du 30 avril au 1er mai 1905 à Bellou.

Les prés sentaient la terre mouillée, les haies formaient des couloirs sombres où le vent passait en chuchotant, et un voile de brume, léger comme un souffle, s'étendait sur la campagne. C'était une soirée de printemps où tout semblait frémir d'un renouveau discret.

Léonard avait attendu patiemment que le soleil se couche, puis il était parti dans les chemins creux du bocage qu’il connaissait si bien. Il savait où il allait : il les avait parcourus en repérage depuis quelques jours. Il marchait d’un pas assuré, sans se presser, et s’arrêta près d’une aubépine. Il grimpa sur le talus pour en cueillir une branche, pas n’importe laquelle, non : la plus belle, celle qui parlerait pour lui.

Une branche aux fleurs serrées comme des perles blanches !

Il la coupa net, respira l’odeur verte de la sève et sentit son cœur battre la chamade.

Il prit ensuite la direction du bourg. En marchant, il repensa à ce dimanche où tout avait commencé. La grand’messe venait de s’achever et, comme chaque semaine, les habitants s’étaient rassemblés sur la place de l’église. On s’embrassait, on échangeait les nouvelles du pays, on riait un peu avant de regagner la maison pour manger le poulet rôti du dimanche.

C’est là qu’il l’avait vue pour la première fois, Irma.

Elle se tenait parmi un groupe de filles de son âge.


Elle riait, la tête légèrement renversée, et ses cheveux blonds, presque dorés, se soulevaient dans le vent comme une flamme douce. Il ne sut jamais si elle l’avait remarqué avant lui, mais lorsqu’elle tourna la tête, leurs regards se croisèrent et le temps, simplement, se suspendit.

À partir de ce jour-là, il revint chaque dimanche à la messe. Ses parents, intrigués par cette soudaine ferveur, se demandaient s’il ne devenait pas dévot, et son père, inquiet, allait jusqu’à murmurer qu’il finirait peut-être curé. Léonard souriait en silence. Ils n’avaient aucune idée de la véritable raison qui le poussait à se lever plus tôt le dimanche, à se coiffer avec soin et à traverser le village d’un pas un peu trop vif.

Ce n’était pas la messe qui l’intéressait. C’était Irma.


Soudain, il entendit des chants et des brouhahas : c’étaient les "Maieurs" de Bellou dont les voix joyeuses le tirèrent de ses songes et le ramenèrent à la réalité de cette dernière nuit d'avril..

Ah, ces Maieurs ! Ils passaient de maison en maison, chantant un peu faux, un peu fort, mais avec une joie qui faisait plaisir à entendre. Ils parlaient de rosée, de sève qui monte, de chance pour l’année. Leur chant devenait parfois un peu grivois, surtout après quelques verres de cidre et de calva. On les entendait longtemps avant de les voir, tant ils parlaient fort.

Ils déposaient ensemble une branche d’arbre devant les maisons des filles dont ils avaient dressé verbalement un portrait.

Léonard se glissa derrière un muret et attendit, bien caché, qu’ils soient passés. Il espérait qu’aucune branche n’ait été déposée chez Irma. Il reprit sa marche, son aubépine serrée contre lui comme un secret, le cœur battant.

La maison d’Irma était dans le haut du bourg, un peu à l’écart, dans le hameau des Ruelles. Sa mère avait préparé son seuil pour la nuit du Mai comme il se doit, et la poussière d’argent brillait sous les rayons de la lune. Fort heureusement, les Maieurs n’étaient pas venus jusqu’ici.

Léonard fixa son aubépine dans l’angle du linteau de la porte d’entrée. Il y noua des rubans rouges qu’il avait découpés dans un vieux morceau de tissu. Ses doigts tremblaient un peu, mais les nœuds étaient solides.

Fier de son ouvrage, il recula pour admirer sa branche d’aubépine, se prit les pieds dans un seau en fer qui traînait, faillit tomber, réveilla le chat qui dormait paisiblement sous la haie et, surtout, réveilla le chien qui était à l’intérieur de la maison.

Soudain, apparut à la fenêtre Gaston, le père d’Irma, son fusil à la main :

— Qui va là ?

— Ce n’est rien, répondit sa femme. Probablement le chat qui, en chassant, a fait tomber quelque chose. Viens donc te recoucher. »

Léonard, tapi derrière la haie, n’osait plus bouger. Il resta ainsi plusieurs minutes avant d’oser se relever. Mais au moment où il repartait, une autre fenêtre s’ouvrit.

— Léonard… C’est ti toi ? La voix d’Irma lui parvint, douce comme un souffle.

— Oui… J’t’ai apporté un Mai. Le plus beau que j’ai trouvé.

Un silence. Un vrai. Comment allait-elle réagir ? Puis un souffle léger, comme un sourire.

— Merci. J’le garderai tout le mois. »

Il n’ajouta rien. Car tous deux savaient qu’un Mai bien posé valait toutes les déclarations.


Le lendemain, Bellou s’éveilla doucement. Les coqs, les portes, les chiens… tout le monde se mettait en mouvement. Les femmes sortirent, regardèrent les Mais, commentaient et devinaient.

Devant la maison d’Irma, l’aubépine de Léonard attira les regards. Les anciens hochèrent la tête, sérieux comme des notaires.

— Beau Mai, ça. Bien fourni.

— Et bien noué.

— Y’a du sérieux, là.

Léonard était revenu et restait en retrait, observant.

Et dans le regard qu’Irma lui lança ce matin-là, il y avait quelque chose de franc, de simple, de prometteur.

Comme une saison claire qui commence.

 

Commentaires


bottom of page