37 ans d'appels : le poisson du vendredi saint au delà de la tradition
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Tradition du Vendredi Saint - 37 ans d'appels
Tous les ans, le vendredi matin qui précédait Pâques, mon téléphone sonnait.
Que je sois chez moi, au bureau ou en déplacement… elle réussissait toujours à me trouver. Quand je travaillais, elle ne laissait rien au hasard : elle appelait le standard, demandait qu’on lui passe ma ligne, et s’assurait que je décroche.
« Guylaine, c’est ta mère au téléphone, elle dit que c’est urgent ! »
Je l’avoue, son appel me dérangeait un peu. J’étais en plein travail, pressée, absorbée. Je décrochais… et la question tombait avant même que j’aie le temps de dire bonjour : « Guylaine, qu’as‑tu prévu à manger ce midi ? »
Sur le moment, je me demandais toujours : Mais pourquoi me demande‑t‑elle ça ? Puis la réponse me revenait aussitôt : Ah oui… nous sommes près de Pâques !
Et sans me laisser répondre, elle enchaînait, fidèle à son rituel :
« Nous sommes Vendredi saint. Tu ne dois pas manger de viande. J’espère que tu y as pensé et que tu mangeras du poisson. Tu mangeras bien du poisson, hein ? »
Alors je répondais, comme chaque année : « Oui, bien sûr maman, j’y ai pensé. » Même si, bien souvent, je n’y avais pas pensé du tout.
Pendant trente‑sept ans, elle m’a appelée ce jour‑là, avec la même phrase, la même inquiétude tendre, la même fidélité à sa tradition.
Aujourd’hui, ce n’est plus la croyance qui me guide, mais la mémoire.
Alors, en ce Vendredi saint, c’est moi qui compose le numéro de ma fille.
« Qu’as‑tu prévu à manger ce midi ? » Elle soupire, s’étonne : « Mais pourquoi ? »
Et je lui répète exactement les mots que j’ai entendus pendant des années, comme un fil invisible qui relie trois générations.
« Nous sommes Vendredi saint… tu ne dois pas manger de viande. »
Et dans cette phrase, ce n’est pas la règle qui compte.
C’est la voix de ma mère qui continue de vivre, doucement, à travers moi.
La tradition du Vendredi Saint !
En épluchant de vieux journaux, j’ai relevé quelques articles savoureux que je vous partage. La Dépêche du 5 avril 1904 affirmait que la tradition du Vendredi saint était de plus en plus respectée, et s’appuyait pour preuve… sur la consommation parisienne de poisson. En 1903, les Parisiens n’avaient mangé que 8 290 kilos de poisson d’eau douce ; en 1904, ils en engloutissent 9 262 kilos. Même tendance pour les moules, les escargots et autres réjouissances aquatiques.
Alors, faut‑il en conclure que les Parisiens deviennent soudain plus dévots ?
Eh bien… pas vraiment. Une marchande des Halles remet les choses en place avec un franc‑parler délicieux :
« La religion s’en va. On ne mange presque plus de poisson pendant le carême. Si elle augmente le Vendredi saint, c’est tout bonnement parce que ce jour‑là, les boucheries sont fermées et qu’il est pratiquement impossible de se procurer de la viande ! »
Voilà qui a le mérite d’être clair : parfois, la piété tient surtout à la logistique.
Dix ans plus tard, en 1914, le journal Le Gaulois annonçait à son tour que les Parisiens observaient fidèlement la vieille tradition du Vendredi saint. Ils « font maigre », affirmait le journal, à en juger par l’énorme quantité de poissons et de légumes écoulés aux Halles.

Une marchande — vraisemblablement pas la même que celle interviewée dix ans plus tôt — se montrait d’ailleurs bien plus enthousiaste. Selon elle, les bons Parisiens respectaient bel et bien la coutume des jours maigres : toute la morue et tous les poissons frais avaient été vendus sur les trois jours précédant Pâques, du jeudi au samedi. Son étal s’était vidé rapidement même si, précise‑t‑elle, « les prix se sont maintenus relativement assez hauts ».
Une tradition qui, manifestement, a fait au moins une heureuse.
En 1931, on estimait à 42.000 kilos de poissons vendus aux Halles.
Mais voilà qu’en 1937, le 25 mars, L’Ouest‑Éclair publie une information pour le moins… angoissante. Le syndicat des employés des poissonneries de détail de la région parisienne venait de décider une grève afin d’obtenir une augmentation de salaires.
Et là, panique à bord : nous étions à quelques jours du Vendredi saint. Si aucun accord n’était trouvé rapidement, la grève risquait de se prolonger jusqu’à ce jour crucial… laissant les Parisiens sans poisson pour « faire maigre ». Une perspective qui, à l’époque, relevait presque de la catastrophe nationale.
Tradition chrétienne…que se passait-il donc dans les églises en 1884 ?
Le Matin du 12 avril 1884 annonçait que les fêtes du Vendredi saint n’avaient jamais eu autant d’éclat. De mémoire d’homme, affirmait le journal, on n’avait jamais vu pareil défilé dans les églises.
À Notre‑Dame, comme chaque année, avait lieu la sortie des saintes reliques du trésor de la cathédrale. Une foule de 35 000 personnes — oui, c’est bien ce qui est écrit — s’y pressait. Ce chiffre me paraissant pour le moins extravagant, j’ai poursuivi mes recherches… et découvert que la même affluence régnait à la Madeleine.
Pour éviter l’encombrement, personne n’était autorisé à s’attarder devant l’autel, transformé pour l’occasion en « tombeau ». Des bouquets et des couronnes s’amoncelaient au pied de la grille, au point que l’odeur pénétrante des fleurs devenait presque insupportable. Malgré cela, la foule circulait dans un ordre impeccable.
Il n’en allait pas de même à Notre‑Dame‑des‑Victoires. Là, plus de 3 000 visiteurs se succédaient en permanence. Le service de circulation, lui, laissait franchement à désirer : les agents de police restaient à l’extérieur du porche, tandis qu’un seul suisse gardait la porte de droite, empêchant l’entrée par ce côté. À gauche, deux courants opposés se neutralisaient, bloquant totalement le passage. Résultat : de véritables bousculades, et cela durant toute la journée.
À l’église Saint‑Vincent‑de‑Paul, la foule des visiteurs se heurtait… à des portes closes. Le curé prêchait pourtant à l’intérieur, mais il avait trouvé cette solution radicale pour ne pas être littéralement envahi. Une seule porte restait ouverte, celle du haut — encore fallait‑il le savoir. Ne le sachant pas, les fidèles repartaient, fort désappointés.
À Sainte‑Eustache, on avait opté pour une autre stratégie : le sacristain distribuait des billets d’entrée. Impossible de pénétrer dans l’église sans ticket. Résultat : aucun encombrement… mais quelques mécontents, évidemment.
Ainsi, les fidèles affluaient en masse pour assister aux cérémonies. Les autels, selon le rite, étaient dépouillés de leurs ornements, les tabernacles demeuraient vides, et la foule avançait en suivant un véritable chemin de croix, tandis que sous les voûtes résonnaient les longues plaintes de la musique sacrée.
Quelques coutumes du Vendredi saint
Sous l’ancienne monarchie, le roi se faisait apporter par le grand chancelier le « dossier des condamnés à mort » et grâciait certains criminels le Vendredi saint. Tout dépendait, bien sûr, des circonstances dans lesquelles ils avaient commis leurs crimes. Parfois, il signait des lettres de rémission ; d’autres fois, il laissait au bourreau le soin d’accomplir l’œuvre judiciaire. Les condamnés graciés, reconnaissants envers ce « bon œil divin », prenaient alors une résolution singulière : ne plus jamais manger de viande le Vendredi saint, tant qu’ils vivaient encore.

Un journal du 3 avril 1931, L’Intransigeant, rapporte une autre coutume, plus légère celle‑ci : les bouchers étaient invités ce jour‑là à visiter le musée Condé à Chantilly. C’était une tradition locale — j’ignore si elle perdure — mais les bouchers de Chantilly et des communes voisines, une quarantaine environ, étaient conviés à une visite gratuite, guidée et commentée du musée. Une manière élégante, sans doute, de les occuper un jour où leurs étals restaient fermés.
Mais tous les Parisiens étaient‑ils vraiment fidèles à ce point ? Eh bien… non !
Un article du Matin du 12 avril 1884 titrait sans détour :
LES BANQUETS GRAS ! Sous‑titre : « Les Libres Penseurs à table – La charcuterie du Vendredi saint ».
Les Libres Penseurs avaient décidé de protester contre la tradition du Vendredi Saint en organisant des banquets — et même des bals — dans plusieurs quartiers de Paris. Scandale !
Voici le menu d’un banquet gras qui se déroula dans la salle Boudard, avenue de Clichy
· Potage Robespierre
· Veau à la Danton
· Pré‑salé à la Marat
· Filet de bœuf « Vendredi Saint »
· Fromage prolétarien
· Et pour finir… la mitrailleuse au sucre
Après le dessert : café de Nouméa et liqueurs patriotiques. Le tout suivi d’un bal où même les enfants étaient admis. Prix du festin : 4 francs, danse comprise.
Dans une autre salle, la salle Breton, un menu tout aussi révolutionnaire était servi, accompagné de discours enflammés contre les prêtres, les capitalistes et les bourgeois.
Le banquet Kléber, lui, accueillait un invité de marque : l’édile Joffrin, qui porta un toast… à l’abolition du christianisme.
Quant à la Roche de Fontainebleau, on faisait dans l’économique : 40 sous pour trois plats, un dessert, une demi‑bouteille de Bordeaux et un discours sur l’existence de Dieu.
D’autres banquets du même genre furent organisés dans plusieurs arrondissements parisiens.
Le Vendredi Saint, décidément, ne faisait pas l’unanimité.
Mais alors, qu’est‑ce que cette tradition de « faire maigre » le Vendredi Saint, au juste ?
En fouillant un peu sur le net, on m’explique très sérieusement qu’il s’agit d’« une pratique de dévotion chrétienne, principalement catholique, qui consiste à s’abstenir de manger de la viande et à limiter sa consommation alimentaire ».
Très bien !
Mais derrière cette définition, quelles sont les raisons historiques, spirituelles et symboliques qui ont façonné cette tradition ?
J’ai trouvé quelque réponse à mon interrogation.
Il s’agit tout d’abord de la commémoration du Sacrifice
Le Vendredi saint marque « le jour de la Passion et de la mort de Jésus‑Christ sur la croix » m’explique t’on. Pour s’en souvenir, les fidèles s’imposent une privation alimentaire — une petite diète symbolique, disons — afin de s’associer, même très modestement, aux souffrances du Christ. Symboliquement, bien sûr : personne ne va jusqu’à porter une croix dans son jardin.
Faire maigre est aussi une manière de pratiquer la pénitence pour ses propres fautes. Faire un peu de pénitence, histoire de reconnaître et de dire « oui j’ai peut-être exagéré sur mes propres bêtises cette année » relève presque d’un devoir discret, un petit rappel moral, une petite pénitence pour une bonne conscience.
Car au‑delà de la privation personnelle, « faire maigre » avait aussi une vocation sociale. En renonçant à des aliments coûteux comme la viande, on réalisait une économie destinée à aider les plus pauvres ou à soutenir des œuvres de charité.
L’idée était simple : le manque volontaire des uns devait contribuer à soulager le manque bien réel des autres.
Cette économie pouvait également profiter à la communauté chrétienne elle‑même. Une partie de l’argent non dépensé était parfois offerte à l’Église : don à la quête, offrandes, ou même fleurs pour embellir le lieu de culte. Une manière de transformer la sobriété du repas en geste de solidarité… du moins, c’est ainsi que les choses étaient pensées.
Enfin, « faire maigre » permet de marquer un jour de deuil et de recueillement.
Mais de quel deuil parle‑t‑on exactement ?
Il s’agit du deuil spirituel lié à la mort du Christ, commémorée ce jour‑là. Le Vendredi saint n’est pas un deuil au sens humain — on ne pleure pas un proche disparu — mais un deuil liturgique, un temps où l’on se souvient de la crucifixion, de la souffrance et de la mort de Jésus. C’est un moment où l’Église se dépouille de tout faste, où les cloches se taisent, où la liturgie elle‑même devient plus sobre.
Respectons les croyances de celles et ceux qui observent cette tradition, même si je me permets de glisser un brin d’humour dans ce texte. Après tout, un peu de légèreté n’empêche pas la compréhension du sens profond de cette journée.
Mais revenons à notre sujet, pourquoi se priver de viande et pas de dessert (par exemple) ?
Historiquement, la viande était le « plat de gala », celui des jours de fête, et de réjouissance. S’en priver revenait donc à choisir la simplicité et à mettre de côté tout ce qui évoquait l’abondance.
Mais l’abstinence avait aussi une portée symbolique plus profonde. La viande rouge évoquait le sang versé — donc la violence et le sacrifice — et renvoyait à la chair, c’est‑à‑dire aux plaisirs du corps, à la vigueur physique, à l’énergie vitale. Autant d’images très terrestres, très charnelles, qui ne correspondaient pas à l’atmosphère de recueillement du Vendredi Saint.
Face à cela, le poisson s’est naturellement imposé comme une alternative plus sobre. Contrairement à une idée tenace, il n’a jamais été obligatoire : simplement autorisé, car il n’était pas considéré comme une viande « noble » ou grasse. En somme, un choix modeste, pas un menu imposé.
Mais parle t’on d’abstinence ou de jeûne ?
le Vendredi saint, l’Église ne choisit pas entre les deux : elle demande à la fois l’abstinence et le jeûne. C’est l’un des rares jours de l’année où ces deux pratiques se cumulent.
Pour bien comprendre, il faut distinguer ce qu’elles recouvrent. L’abstinence consiste simplement à ne pas manger de viande. Elle s’applique aux fidèles à partir de 14 ans et marque une sobriété volontaire, un geste discret mais symbolique.
Le jeûne, lui, engage davantage : un seul repas complet dans la journée, accompagné éventuellement d’une petite collation le matin et le soir. (on est loin d’une grève de la faim) Dans le calendrier catholique actuel, seuls deux jours imposent cette discipline — le Mercredi des Cendres et le Vendredi saint — ce qui donne à ces journées une tonalité plus intérieure, plus dépouillée, presque méditative.
Ainsi, le Vendredi saint est un jour particulier où l’on fait maigre et l’on jeûne,
Mais du coup quand a lieu le mercredi des cendres ?
Le Mercredi des Cendres est le premier jour du Carême dans la tradition catholique. Il tombe 46 jours avant Pâques.
Sa date change chaque année, car elle dépend de celle de Pâques. Mais c’est toujours toujours un mercredi, évidemment, et marque l’entrée dans une période de pénitence, de sobriété et de préparation spirituelle. Ce jour là, le curé impose des cendres et trace une croix sur le front des fidèles, signe de pénitence et de reconnaissance de la fragilité humaine. C'est à ce moment là qu'il dit "souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière "(phrase tirée de la Genèse (3,19)
De la cendre?
Oui c'est bien de la cendre, d'où le nom du Mercredi . Elle est obtenue après avoir brûlé les feuilles de rameaux (souvent du buis) bénis lors de la fête des Rameaux de l’année précédente.....Rien ne se perd !
Mais alors comment la date de Pâques est-elle fixée ?
On me répond que cette date est fixée selon un principe très ancien lié à la lune. Et oui, Pâques tombe le premier dimanche qui suit la première pleine lune de l’équinoxe de printemps. C’est tout, mais derrière cette phrase se cache un mécanisme astronomico-liturgique fascinant.
Alors toujours dans ma série de question je me suis demandée comment cela fonctionnait exactement.
En fait l’équinoxe de printemps est fixé au 21 mars, Même si l’équinoxe réel peut tomber le 19 – 20 ou 21 mars, l’Eglise a fixé symboliquement la date au 21 mars pour simplifier le calcul.
On attend ensuite la première pleine lune qui suit cette date ; on l’appelle la Pleine Lune Pascale et Pâques tombe le dimanche qui suit cette pleine lune. Si la pleine lune tombe un dimanche, Pâques est reporté au dimanche suivant. Ce que voulaient les chrétiens c’est que Pâques reste lié au printemps, symbole de renouveau
Ce calcul a été fixé au Concile de Nicée en 325 et n’a plus changé depuis.
C’est ce qui explique que Pâques peut tomber entre le 22 mars et le 25 avril !
Enfin tout ça pour dire que le Vendredi Saint, ma mère qui était plus ou moins croyante, mais non pratiquante, me téléphonait pour que je ne mange pas de viande ce jour là.
Probablement plus par superstition que par conviction !
Aujourd’hui j’ai mangé des lasagnes au thon !




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