Le printemps et le taupier
- 20 mars
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Si, au printemps, le Normand entendait le coucou chanter pour la première fois et que, dans sa poche, il trouvait quelques sous, c’était signe qu’il en aurait à volonté toute l’année. On disait même que la chance marcherait à ses côtés et qu'un petit lutin des haies serait toujours prêt à lui donner un coup de pouce.

Et si, par bonheur, il croisait sur son chemin une violette précoce — une seule, timide, encore fripée de froid — et qu’il la mangeait sans hésiter, alors il s’assurait de passer l’année sans fièvre. Les anciens affirmaient que la fleur, avalée au premier jour du renouveau, déposait dans le corps une douceur protectrice, un bouclier invisible contre les mauvais vents.
Le printemps, pour le Normand superstitieux, était donc une saison de promesses, de signes à guetter, de petits pactes à conclure avec la nature.
Mais s’il en était un qui n’avait jamais le temps ni d’entendre le coucou, ni de chercher la violette, c’était bien le taupier.
Lui, au premier jour du printemps, courait déjà les prés. Il avançait à grandes enjambées, le dos courbé, l’œil vif, la main ferme sur son bâton. Les taupinières, comme de petites collines insolentes, parsemaient les champs encore humides. Et chaque monticule semblait lui lancer un défi.
Car pour le taupier, le printemps n’était pas une fête. C’était une bataille.
Deux fois l’an, au printemps et à l’automne, quand la taupe était la plus à redouter, on le voyait, silhouette solitaire, arpenter les domaines. Sur son épaule reposait la bêche à long manche, celle au bout de laquelle il pendrait ses victimes comme d’autres suspendent des trophées. En bandoulière, son carnier de cuir battait contre sa hanche, lourd de pièges soigneusement entretenus, huilés, affûtés, prêts à plonger dans la terre comme des bêtes d’acier.

Capturer une "taôpe" n’était pas chose aisée. On ne s’improvisait pas "preneux d’taopes" du jour au lendemain. Il fallait un œil exercé, un instinct presque animal, une patience de pierre. Il fallait surtout un don — un vrai — qui se transmettait de père en fils, comme un secret jalousement gardé.
Le taupier connaissait le monde souterrain mieux que quiconque. Il savait lire les galeries invisibles, sentir sous ses pieds la vibration d’un passage, deviner la direction d’une fuite. Il comprenait la logique des taupes, leurs détours, leurs hésitations, leurs audaces. Il percevait la terre comme un livre ouvert.
Mais cette science avait un prix.
Car pour vivre si près du monde d’en bas, il fallait s’éloigner du monde d’en haut : celui des paysans, des bavardages au café, des marchés du samedi, des rires autour des tables. Le taupier, lui, marchait seul. Toujours. Il parlait peu, mangeait peu, dormait peu. On disait qu’il avait dans le regard une ombre qui ne venait ni du ciel ni des hommes, mais de la terre elle-même.
Les enfants le craignaient un peu. Les femmes le saluaient avec prudence. Les hommes le respectaient, car nul autre que lui ne pouvait débarrasser un champ de ces petites bêtes aveugles qui ruinaient les labours.
Et pourtant, malgré sa réputation, malgré son savoir-faire, malgré son don, il restait un être à part. Un homme entre deux mondes. Un passeur silencieux entre la surface et l’obscurité.
Aussi le taupier était-il un homme solitaire, souvent méprisé mais toujours craint.
On lui prêtait des pouvoirs obscurs, des gestes qu’il n’avait jamais faits, des intentions qu’il n’avait jamais eues. Il portait la réputation de jeter des sorts aux hommes, comme si sa proximité avec les profondeurs lui avait donné accès à des forces que les autres ne comprenaient pas.
Les superstitions étaient tenaces, et l’homme qui vivait si près de la terre ne pouvait, pensait-on, être tout à fait du côté de la lumière.
Rares étaient les fermiers qui le laissaient entrer chez eux pour discuter d’affaires. On préférait le recevoir sur le pas de la porte, entre chien et loup, sans jamais l’inviter à s’asseoir. Il restait debout, son long outil posé contre sa cuisse, son carnier de cuir battant doucement contre sa hanche, comme un rappel de ce qu’il était : un homme des profondeurs, un homme des ombres, un homme que la terre connaissait mieux que les hommes. En Normandie, il lui était même interdit de toucher au pain bénit. On craignait qu’il ne le souille, ou pire, qu’il n’en détourne la vertu.
Il arrivait qu’on l’accuse — à voix basse, bien sûr — de faire proliférer le terrible mammifère dans le champ d’un paysan auquel il voulait nuire. Une taupinière de trop, et les langues se déliaient : « C’est l’taopier, j’vous dis… y veut du mal à la famille. »
Le taupier se faisait rémunérer par tête d’animal ou, au pire, à l’année, lorsque le fermier préférait un forfait pour avoir l’esprit tranquille.
Le plus souvent, la peau de la bête lui était abandonnée en guise de complément.
Et ce n’était pas rien : après la guerre, la peau de taupe valait trois francs pièce.
Une petite fortune pour qui en rapportait des dizaines.

En 1913, les marchands parisiens en avaient acheté des centaines de milliers. Les manteaux en taupe étaient alors très prisés : les femmes raffolaient de cette fourrure fine, souple, soyeuse, presque liquide sous les doigts. On disait qu’un bon manteau de taupe valait mieux qu’un manteau de vison pour affronter les hivers secs.
Mais malgré cette manne, le métier de taupier ne suffisait pas à nourrir son homme. Les saisons étaient capricieuses, les commandes irrégulières, et les bêtes parfois trop rusées. Il devait donc, bien souvent, prêter ses bras aux ouvrages de la terre : moissons, fenaisons, battages, réparations de clôtures. Un taupier, même doué, ne vivait jamais tout à fait de son art.
Quant aux taupiers des environs de Flers, Domfront, Argentan ou Falaise, ils prenaient la route dès que la saison s’y prêtait. Ils partaient offrir leurs services en Île-de-France, où les grands domaines, les parcs et les jardins bourgeois avaient besoin d’eux.
On les voyait arriver avec leurs outils, leur carnier de cuir et leur démarche discrète, presque furtive, comme s’ils sortaient eux-mêmes d’une galerie souterraine.
Ils étaient des hommes de passage, des hommes de terre, des hommes de l’ombre.
Et pourtant, sans eux, les champs auraient été ravagés.
extrait du recueil "Nouvelles - légendes et traditions en Normandie - Guylaine Bisson"
illustrations IA



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